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L’influence du père n’a pas de date de péremption

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On parle souvent de l’importance de l’influence du père dans la construction de l’enfant.

On mentionne fréquemment à quel point sa présence est importante pour les garçons. Après tout, Père absent, fils manqué.

Le père revient aussi régulièrement quand on parle des choix amoureux des femmes.

Après avoir tout mis sur le dos des mères, reproches comme félicitations, on veut donner un autre rôle au papa que celui de pourvoyeur ou de grand punisseur. Et c’est très bien comme ça. Il y a suffisamment à faire avec des enfants pour que papa et maman se partagent équitablement la besogne.

Bref! On se le dit depuis des décennies, un père, ça marque un enfant. Pas seulement de 6 à 12 ans comme le disent certains. Pas seulement de 0 à 6 non plus. Un père, comme une mère, on a ça en nous toute notre vie, je crois.

Pour ma part, plus je vieillis et plus je me rends compte de l’influence de cet homme qui a choisi mon prénom

Mon père ne me parlait pas énormément. En tout cas, pas dans le sens « conversations père-fille sur des sujets délicats ». Je ne me souviens pas non plus l’avoir entendu me dire « je t’aime ». Mais ses actions me parlaient beaucoup.

Il était un genre d’ébauche du papa actuel. Il différait un peu des pères de la plupart de mes amis. Habituée de voir mon père cuisiner, faire la vaisselle, etc., j’ai sursauté quand un ami a été surpris de le voir passer l’aspirateur. Mine de rien, mon père implantait en moi une certitude : je ne torcherais pas mon futur conjoint.

Habituée aussi à un père qui faisait confiance à ma mère, je n’ai jamais pu comprendre le concept de jalousie dans un couple. C’est peut-être ce qui m’a aidée à me sortir de relations toxiques plus tard.

C’est aussi en l’observant interagir avec des gens de toutes nationalités que la conception du racisme m’est apparue une des plus absurdes qui soient. C’est en le voyant respecter les ex-détenus que j’ai appris à ne pas tous les mettre dans le même panier.

Avec lui, j’ai aussi développé de l’empathie pour la déficience intellectuelle et les handicaps en tous genres.

Il n’avait pas besoin de me sermonner, de m’expliquer. Je n’avais qu’à observer son ouverture, son humour, sa gentillesse, et ce, envers tout le monde. Il avait un réel talent pour s’adapter à l’humain qui était devant lui, sans renier sa propre personnalité. Qu’il discute avec un ministre, un mécanicien, un peintre flamboyant ou une serveuse, il demeurait René.  Et quand il parlait à des enfants, il n’employait jamais un langage débilitant…

Mine de rien, ces quelques épisodes m’en ont appris beaucoup…

Ajoutons à ça toute cette histoire de vie, dont il ne me parlait pas beaucoup, mais qui a semé en moi, sans que lui-même le sache, d’autres valeurs, d’autres certitudes.

Lorsqu’il avait quatre ans, mon père a perdu trois doigts de sa main droite. Pourtant, c’est de sa main droite qu’il a appris à écrire. Puis, à dessiner, peindre, sculpter, faire de la menuiserie. Il s’est même fabriqué un violon tout seul et a appris à en jouer tout seul aussi, je crois.

Début vingtaine, mon père est aussi devenu aveugle. Aucun médecin ne lui donnait l’ombre d’une chance de recouvrer la vue un jour. Qu’à cela ne tienne, René a déclaré « Un jour, je vais conduire à nouveau mon auto, je vais retravailler, me marier et avoir des enfants ». Refusant le braille, la canne blanche — « C’est pour les aveugles ça » —, il a continué son chemin et… il a vu.  Parfois, je me dis qu’il aurait pu écrire des années en avance Le Secret  ou donner des cours de visualisation positive ;)

Je pourrais continuer avec mille exemples pour illustrer mon expérience d’influence paternelle. René avec la motoneige à plat et des côtes déplacées qui marche seul des kilomètres dans la nature pour rentrer à la maison. René qui lit des bouquins sur mille et un sujets et qui du coup, me donne envie de lire aussi. Qui rage devant les guerres de religions et qui ne suit pas les dogmes d’une église, entretenant plutôt une spiritualité qui lui est propre. Qui m'apprend le sens de la répartie à chaque repas. Qui ne s’apitoie jamais devant nous. Qui travaille dur, très dur. Qui aime son épouse, ses enfants et petits-enfants, très fort. Qui, lorsqu’il entame un projet, se donne à fond, peaufinant chaque détail… René qui n’a jamais eu besoin de se souler pour s’amuser, qui n’a jamais porté la main sur nous.

Qui a aussi eu beaucoup de rêves, même s’il en a mis certains de côté pour nous. Un artiste, mon père. Méconnu, mais un artiste à part entière.

Dans un mois exactement, ça fera huit ans qu’il est mort. Son influence sur moi s’est-elle amoindrie? Au contraire.

Déjà, au salon funéraire, je l’entendais (dans ma tête, évidemment!) me faire rire. Mon père ne m’avait pas mise sur Terre pour être malheureuse, j’en étais convaincue. Mon boulot, c’était d’être heureuse, très heureuse. Et de prendre soin de mes enfants, de mon mieux. De leur transmettre à mon tour, ces parcelles de René afin qu’eux aussi, en soient inspirés, rassurés, motivés.

Certains me diront que mourir à 65 ans comme mon père, c’est injuste. Que personne ne le mérite. Mon père n’a jamais cru au mérite. Il a vécu sa vie et il a accepté son heure de départ, même s’il s’en voulait de ne plus pouvoir prendre soin de nous.

J’espère que maintenant, il sait à quel point il prend encore soin de nous.

Papa, même s’il arrive que tu me manques beaucoup, même si chaque tablette posée un peu croche me fait penser que tu aurais fait mieux, même si parfois je te cris après de « faire quelque chose » quand je ne vois pas le bout d’un tunnel, même si je n’ai pas été là à temps quand tu es parti, je t’entends encore et ça me fait du bien. « Ne t’en veux pas, arrête de pleurer. Ça va aller ». Je sais que dans tes mots, tu me dis « Je t’aime ».

Merci pour ton influence sur moi, qui perdure. Grâce à toi, je sais que vouloir vraiment, c’est pouvoir. Je sais aussi qu’il y a toujours du soleil quelque part.  Je sais que j’ai le droit – le devoir- de rire et de rêver. Grâce à toi aussi, j’ai fait le choix de faire confiance à la vie au lieu de me méfier de tout et d’être aigrie.

Je garde en moi ton sourire en coin et cette lueur dans ton œil bleu et ça me fait sourire même dans la tempête. Alors encore merci papa, de m’avoir ainsi marquée... pour toujours!