PUBLICITÉ

Ces rendez-vous manqués: des histoires de fausses couches

Grossesse image article

 

Cette semaine, j’ai lu comme plusieurs d’entre vous cet article qui parle d’humaniser les soins apportés aux femmes qui subissent une fausse couche. Sur notre page Facebook, certaines d’entre vous ont partagé des histoires tristes. Leurs histoires.

D’autres ont souligné le fait que notre système de santé surchargé et pressé ne peut prendre beaucoup de temps pour supporter moralement les mères et les pères en deuil. Ça a du sens. On ne peut donner des heures de réconfort à tout le monde.

Toutefois, je me dis qu’il peut être possible de démontrer plus d’empathie et de partager des informations adéquates, même avec un temps restreint…

Personnellement, j’ai fait 3 fausses couches dans ma vie. J’ai tendance à n’en compter que deux, car lors de la première, survenue à un tout « petit » 6 semaines et demie, je suis sortie des urgences en doutant de ma santé mentale. (Le doc m’ayant suggéré que j’avais imaginé le + sur le test…) J’avais 19 ans.

Passons donc à mes fausses couches « officielles ».

C’était en janvier 2006. J’avais donc 32 ans cette fois. Maintenant maman 3 fois, je connaissais mes symptômes de grossesse et j’ai racheté un test pour confirmer mes impressions. Il était positif et j’en étais très heureuse, car en plus, ce serait le premier enfant de mon nouveau conjoint. Donc, un bébé s’annonce, on est heureux, on le dit aux enfants et on prend rendez-vous avec ma super obstétricienne. Au premier rendez-vous, on n’entend pas le cœur, mais il est encore tôt. Et pour mes autres enfants, je n’avais jamais entendu non plus à ce stade.

Puis, vient l’échographie. La première pour mon chum. J’avais hâte qu’il vive cette l’expérience de ce premier rendez-vous. En plus, on avait amené ma fille de 2 ans et demie…

Vous savez ce que c’est. On attend longtemps, la vessie veut exploser (celle de maman!). Puis, on s’installe sur la table le cœur plein d’espoir. La gentille technicienne commence la procédure. Rapidement, je sens que quelque chose cloche. Elle me rassure, change de procédé, puis va chercher son supérieur…

Le monsieur arrive, regarde les images et me dit : « Il n’y a pas de bébé, vous avez dû le perdre. Vous prendrez rendez-vous avec votre médecin ».

Bang!

« Mais euh… Je n’ai eu aucun saignement… Comment a-t-il pu partir? »

C’est l’évidence, il ne me croit pas. Je n’ai pas de bébé, point. Il part.

Je me suis ramassée sur le trottoir dans un état second. Le choc de la nouvelle, combinée à l’attitude de cet homme… J’ai traversé la rue, suis entrée à ma clinique non loin. J’ai expliqué le tout au réceptionniste, qui était très étonné qu’on m’ait fait sortir sans examen plus poussé. Gentiment, il m’a expliqué que ma docteure était en vacances, que sa collègue pourrait me voir le surlendemain.

Quand j’ai finalement vu l’autre docteure, très gentille elle aussi, j’avais deux options. Curetage en clinique d’avortement, ou pilule abortive. Les deux méthodes seraient aussi sécuritaires. Comme je n’avais plus envie qu’on me touche, j’ai choisi la pilule.

Il n’y en avait plus à la pharmacie… Comme rien n’était vraiment urgent, j’ai attendu.

Je n’ai pas eu le temps de la prendre, finalement. Alors que je m’apprêtais à aller au lit, une douleur très intense m’a sciée en deux et là, il y en a eu, des saignements…

En fait, j’ai « accouché » sur ma céramique… J’ai eu des contractions, j’ai expulsé un placenta un cordon ombilical et… ce qui devait être un bébé au bout du cordon.

Après 30 minutes d’attente à Info Santé, étendue sur le sol de ma salle de bain, on m’a suggéré d’aller à l’hôpital. « Prenez une douche, buvez un thé, tout ira bien ».

J’ai mis « mon bébé » dans un Ziploc, me disant qu’on voudrait peut-être l’analyser.. J’ai voulu me lever pour la fameuse douche et je me suis écroulée…

C’est en ambulance que je suis allée à l’hôpital, en hémorragie. On va vous faire un petit curetage pour être sur madame. Oui, promis, vous serez consciente tout le long. »

Mais quelqu’un a décidé que j’étais trop stressée et m’a injectée je ne sais pas quoi qui m’a fait « partir » tout le long, en fait…

Je me suis sentie « violée » par ça. C’était mon droit de savoir, mon droit de choisir de demeurer ou non consciente.

C’est peut-être « rien » une fausse couche, pour certains. Mais physiquement, j’en ai quand même eu pour des mois d’anémie. Et pour des mois de douleurs au dos (liée, je pense, à la « rachi » qu’on m’a faite pendant que j’étais dans les vapes.)

Émotionnellement, j’ai vécu un énorme sentiment de culpabilité. De la colère. Beaucoup de solitude. Je disais à mon chum de me laisser, que je n’étais même pas capable de faire un bébé en santé à l’homme de ma vie…

En plus de ça, quand j’exprimais mon opinion sur un sujet X, des « amis » décidaient que j’avais changé à cause de ma fausse couche. Que j’étais sûrement dépressive, injuste, dure, ingrate… name it.

Ironiquement, j’ai su plus tard que si j’avais eu la pilule abortive avec moi, j’aurais pu l’utiliser pour stopper l’hémorragie! J’aurais évité l’anémie, au moins… Je suppose que j’aurais dû le savoir par moi-même… Tout le monde sait ça, après tout, non?

Et il y a eu toutes les phrases bien intentionnées. Comme celles de mon vieux palmarès des phrases plates (section parents en deuil). 

Mais le temps a passé, j’ai pansé mes plaies. À l’automne de la même année, j’étais à nouveau enceinte… Pour me rassurer, on m’a fait passer une première écho plus tôt. Le petit cœur battait. C’était bien parti… Vers la quatorzième semaine, j’avais un mauvais feeling et je suis retournée en écho… Le cœur ne battait plus…

Heureusement, je ne suis pas tombée sur le même monsieur à l’hôpital. Et j’ai ensuite pu voir mon médecin, qui m’a prescrit la fameuse pilule. Que j’ai utilisée le soir, mon chum à mes côtés. Cette fois, pas d’ambulance. Un bébé microscopique, que j’ai glissé dans une petite boite… Le lendemain, j’allais au cimetière, creuser en cachette une petite place pour lui, sur la tombe de mes grands-parents.

Pour moi, ça a été moins difficile que la fois précédente. Parce que j’avais pu dire au revoir à mon enfant. Aussi, parce que j’avais été mieux informée. Et parce que j’avais eu la chance de tomber sur des « pros » moins bêtes, moins froids.

Notre système n’encourage peut-être pas toujours l’humanité. Mais quand je pense à des gens comme mon obstétricienne, qui prenait le temps de me téléphoner pour avoir des nouvelles ou que je pouvais appeler pour mes nombreuses questions… À son réceptionniste qui avait été si empathique et à d’autres…

Je me dis qu’il est sûrement possible d’adoucir un peu ces rendez-vous manqués avec nos bébés tant désirés…

Notez que ma petite histoire est bien anodine comparée à celles de plusieurs parents qui ont vécu des drames plus grands. Je ne voulais pas ici m’apitoyer. Simplement, tenter d’exprimer que selon moi, quand on traverse une épreuve, une phrase, un regard, un geste… ça peut faire une grande différence…

Et que ça ne prend pas beaucoup plus de temps d’être gentil que d’être bête…